L'importation du modèle de l'apprentissage allemand en France : un voeu pieux ?


vendredi 21 avril 2017
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Beaucoup s'accordent à placer l'apprentissage au coeur du prochain agenda éducatif présidentiel même si les discours de valorisation de cette filière sonnent un peu comme une antienne. Devons-nous nous résoudre à ce que l'apprentissage demeure une vieille promesse n'ayant jamais encore abouti à une réforme d'ampleur du système éducatif français ?


© DR















Chaque année, les plaidoyers en faveur de la formation professionnalisante (CAP ; BEP ; Bac pro jusqu'au DUT et Licence pro) se réinvitent dans les débats au moment des choix d'orientation comme les hirondelles au printemps. D'année en année, les arguments sont les mêmes, au demeurant pertinents et solides. Difficultés à recruter dans ces filières, crise des vocations, mauvaise image de ces métiers véhiculée par le système éducatif... Le problème, c'est que ces arguments ne portent pas, faute semble-t-il, de vrais « rôles modèles », crédibles et attractifs.
Pourtant, les métiers auxquels conduisent les formations diplômantes infra-bac (artisan, plombier, carrossier-peintre, couvreur..) sont quasi assurés tout comme ils font tourner l'activité économique. On lit souvent que les entreprises ne peuvent uniquement recruter des Bac +5. C'est avoir une juste appréciation des réalités économiques car comme à l'armée, un bataillon doit pouvoir s'appuyer sur une hiérarchie intermédiaire et pas uniquement sur ses généraux!

Nombreux sont les freins qui perdurent, au premier rang desquels le poids des représentations collectives, valorisant inlassablement les formations associées à des métiers dits « nobles » rimant avec statut social et rémunération avantageuse. Autre obstacle, l'effet paradoxal des études courtes. Si certains Bac+5 réorientent leurs choix professionnels vers des CAP ou des BEP pour se former à des métiers manuels, ceux-ci restent marginaux et ont souvent la particularité d'être assumés et non subis. Enfin, l'absence de légitimité de ceux qui prônent ces études professionnalisantes. Car, là encore, à la différence de l'Allemagne et de la Suisse (et dans une moindre mesure en Europe du Nord), les patrons de PME et PMI comme ceux aux responsabilités politiques dans notre pays sont, sauf exception, majoritairement issus des grandes écoles. Combien de Gerhard Schröder ou de Joschka Fischer, à l'ascension politique fulgurante alors qu'ils ont obtenu le Bac en cours du soir et poursuivi de très courtes études ? Combien de chefs d'entreprise français qui, comme en Allemagne, ont commencé au plus bas de l'échelle comme ouvrier ou contremaître pour finir PDG d'un groupe ? Sans oublier la Suisse, avec son modèle social beaucoup plus diversifié où conseillers fédéraux et grands patrons sont légion à être passés par l'apprentissage.

A l'échelle de l'hexagone, il semble difficile de continuer à chanter les louanges de la formation professionnalisante sur la scène, quand, en coulisses, l'ascenseur social joue à plein pour sa propre progéniture et que seules les formations les plus longues semblent dignes d'intérêt. Nous ne pourrons parvenir à revaloriser l'apprentissage que si cette filière est incarnée au plus haut niveau par des figures modèles ayant valeur d'exemples, d'autant plus nécessaires qu'actuellement le caractère négatif et répulsif des "contre-modèles" reste déterminant. A tort ou à raison, les parents ont la conscience claire, ou simplement obscurément éprouvée, que l'apprentissage est la filière de ceux qui seront marqués à vie, ayant failli à percer le plafond de verre.

Si l'on peut déplorer cette réalité, elle reste omniprésente et tenace et résulte aussi de l'histoire industrielle de nos deux pays. La grande majorité des entreprises industrielles françaises de taille moyenne a longtemps relevé d'un système de production avant tout manouvrière, hérité de la fabrication de productions de pièces en série destinées à d'autres industries (souvent bas de gamme) alimentant des marchés de masse. Dans un tel contexte, la formation des apprentis n'avait guère de sens puisque la qualification des ouvriers spécialisés (OS) dans une organisation technique fordiste était minimale. C'est la raison pour laquelle, le terme « d'apprentissage » en France fait référence à une réalité qui se situe « hors de l'usine » et renvoie principalement aux petits métiers artisanaux ou manuels, ceux qui empêchent bien souvent une réelle progression professionnelle, sauf à devenir patron soi-même.

A l'inverse, en Allemagne, l'image d'Épinal du "Lehrling" est généralement celle d'un jeune en blouse bleue dans un atelier moderne de fabrication et montage de pièces complexes, souvent au sein d'une grande usine. L'apprenti allemand est destiné à apprendre un métier (ein "Beruf") et celui-ci est intrinsèquement lié à la transmission de savoir-faire dans des entreprises industrielles de toute taille, autant que dans l'artisanat. La valorisation sociale de l'apprentissage en Allemagne tient à ce que l'apprenti évolue dans un univers où il est en tandem intelligent avec un "Meister" bienveillant qui, de son côté, jouit du statut prestigieux de formateur expérimenté... et non de l'image dévalorisante du contremaître français, sorte de valet ou suppléant de l'ingénieur. En Allemagne, pays où la formation professionnelle en alternance est le fruit d'une longue tradition d'excellence, les apprentis n'ont pas non plus la réputation d'être des "décrocheurs" repentis. Près d'un jeune sur deux opte pour cette voie d'insertion. Résultat, en 2016, le chômage touchait 6,2 % des jeunes en Allemagne, contre 12 % dans l'Union européenne et 22 % en France.

On sera tenté de rétorquer que ce portrait fait la part belle aux images d'Épinal, souvent trahies par des réalités moins roses. Il n'empêche qu'elles correspondent à deux types de sociétés industrielles et à des représentations très divergentes du monde du travail où les rôles des uns et des autres ne sont pas vraiment comparables.

Pourtant nombreuses sont les pistes de relance de l'apprentissage en France à être évoquées et on compte de nombreux organismes et défenseurs impénitents, désireux de l'optimiser et d'en donner une image plus reluisante. En commençant par rééquilibrer l'orientation entre voies générale et professionnelle et en offrant une « réelle parité d'estime entre la voie scolaire et l'apprentissage qui relèvent toutes deux de la formation initiale ».

Tout aussi indispensable, la création de passerelles entre les Centres de formation d'apprentis (CFA) et les filières générales afin de passer d'un dispositif à l'autre, grâce à des « mini-stages » dans les CFA organisés à l'attention de collégiens et lycéens souhaitant se réorienter. Enfin, le rapprochement entre les CFA et les lycées professionnels sous tutelle des régions s'avère nécessaire afin qu'une seule et même gouvernance garantisse davantage de cohérence et de fluidité du système. Seule cette configuration permettra d'être véritablement en prise avec les spécificités du tissu économique et les besoins des entreprises.

Si aujourd'hui, le système allemand de formation en alternance est de plus en plus regardé à l'étranger comme un modèle de réussite face aux défis économiques et sociaux contemporains, c'est parce qu'il a fait ses preuves. Depuis quelques années, les partenariats se multiplient pour le développer à l'étranger, y compris au-delà des frontières européennes comme l'ont constaté à Berlin, les représentants des quatre ministères fédéraux impliqués (Éducation et Recherche, Économie et Énergie, Affaires étrangères et Coopération économique et Développement) lors d'une conférence commune en mars 2017. « Il s'agit d'inscrire le principe de l'apprentissage en entreprise dans le fonctionnement du système éducatif des pays partenaires, de faire en sorte que les entreprises s'engagent et d'obtenir qu'elles prennent en charge de façon responsable la formation des jeunes», a rapporté Georg Schütte, secrétaire d'État au ministère de l'Éducation et de la Recherche.

Inscrit dans l'Agenda 2030 des Nations unies, la formation en alternance allemande rayonne d'ailleurs bien au-delà du cadre des accords de coopération bilatérale où l'Allemagne apporte son expertise et sa contribution. Mais il reste difficile de transposer le système dual allemand dans d'autres pays tant les ambitions se heurtent à deux obstacles de taille : l'absence d'une tradition d'engagement des entreprises et des partenaires sociaux dans la formation et l'image négative et tenace qui reste associée à la formation professionnelle, concurrencée par l'Université.


Article publié d'abord sur www.kickstartstudentcareer.com
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