Interview : Jacques Docquiert

Alain Lamassoure : "Il n'y a plus qu'un pilote allemand dans l'airbus européen"


Publié initialement le lundi 12 janvier 2015
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Alain Lamassoure entame son cinquième mandat en tant qu'eurodéputé, sous la houlette du PPE dont il préside la délégation française à Strasbourg. Politique d'investissements solide, respect strict de la règle d'or budgétaire, rétablissement de la confiance : celui qui est pressenti pour devenir le prochain président du Parlement européen nous livre son analyse des défis que doit relever l'Europe... et regrette le manque d'implication de la France dans le couple franco-allemand.






 
L'Europe a perdu la confiance d'une partie de ses citoyens. Que doivent faire le nouveau Parlement et la nouvelle Commission pour la restaurer ?
Ces deux institutions doivent s'appuyer sur leur légitimité démocratique pour relancer l'Europe grâce à des réussites concrètes. La période s'y prête: nous sommes sortis de la phase aiguë de la crise financière et les conditions d'une relance économique et d'une nouvelle marche en avant, fondée sur le présent et l'avenir, et non plus sur le solde du passé, sont réunies. Dans la plupart des pays, le désendettement et le retour à l'équilibre budgétaire sont en marche. La Banque centrale européenne est prête à participer, le prix de l'énergie a fortement diminué et la baisse de l'euro par rapport au dollar contribue à favoriser nos exportations. À cela s'ajoute un élément politique favorable, malgré la poussée des partis eurosceptiques aux dernières élections européennes : le fait que, pour la première fois, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, soit issu du suffrage populaire. Cela lui donne une force dont il a immédiatement tiré parti en organisant la Commission de manière beaucoup plus politique que par le passé, et en lançant, moins d'un mois après son entrée en fonction, un programme d'investissements de 315 milliards d'euros destinés à les ramener à leur niveau d'avant la crise. C'est une manière de soutenir, à court terme, la relance économique dans l'ensemble de l'Union, tout en préparant la compétitivité de demain en concentrant les efforts sur des investissements d'avenir et à dimension européenne. Il faudra aussi réinventer toute la politique énergétique, définir une politique d'immigration intelligente, adopter un agenda numérique et une politique étrangère et de défense commune.

La réussite du plan d'investissements de Juncker passe par la participation des investisseurs privés. Comment les convaincre ?
Par la confiance. Les investisseurs doivent croire aux projets retenus et nous devons mettre en place un système interdisant l'échec. C'est ce qui est en train de se passer: ce plan a obtenu un soutien très large du Parlement européen, allant bien au-delà de notre famille politique, avec les libéraux, une bonne partie des Verts et des socialistes, et même les conservateurs britanniques qui s'interrogent. Tous les gouvernements l'appuient. Il faudra se mettre d'accord, au cours du prochain semestre, sur des projets et sur la création du fonds d'investissements stratégiques destiné à les financer, en sélectionnant ceux dont la réalisation relancera la compétitivité européenne, qu'il s'agisse de réseaux de transports, d'éoliennes, d'énergie, de télécommunications ou de projets de recherche dans des technologies clés... Ces projets ne manquent pas et l'argent est disponible au niveau mondial pour des placements à long terme, garantis par de bons mécanismes financiers. Tout cela devrait contribuer à donner confiance aux investisseurs.

Un rapport récent recommande à l'Allemagne de doubler ses investissements. Est-elle prête à agir dans ce domaine ?
L'Allemagne hésite. Mais je fais le pari qu'elle va changer d'état d'esprit au cours de l'année 2015. Alors que sa politique économique courageuse et menée avec fermeté lui a réussi, elle hésite, car son principal partenaire, la France, cherche tous les prétextes pour reporter les réformes qui ont été faites partout ailleurs, parfois dans la douleur. Cela exaspère à la fois les dirigeants et l'opinion publique en Allemagne, ce qui se comprend. Je souhaite donc que de nouveaux mécanismes de discipline budgétaire, assortis de sanctions semi-automatiques, que nous avons mis en place dans la zone euro après la crise, soient appliqués de manière stricte. En quatre ans, la France a demandé à trois reprises le report d'une échéance pour ramener son déficit à 3 % de PIB. Il faut que cette discipline s'impose de la même manière à tous les pays, sans tenir compte de leur taille, car en 2003, les règles existantes avaient perdu toute crédibilité quand l'Allemagne et la France étaient sorties des clous en même temps, en exigeant une interprétation de ces règles les vidant de leur substance. Si on succombait aujourd'hui à la même tentation en faveur de la France, je comprendrais que certains de nos partenaires soient furieux. Il faut que l'Union européenne oblige la France à mener les réformes qu'elle s'est engagée à faire et qu'elle ne cesse de différer. Lorsque cet obstacle sera levé, l'autre phénomène qui devrait conduire Berlin à soutenir les investissements, c'est hélas le ralentissement de la croissance en Allemagne et ses effets néfastes qui nous feraient entrer dans un cercle vicieux. Comme de nombreux observateurs, je suis frappé par la très grande obstination allemande à maintenir cette politique très rigoureuse et très courageuse qui a donné, jusqu'à ces derniers temps, des résultats impressionnants. Mais l'une des qualités allemandes est d'être capable de changer d'avis lorsque c'est nécessaire. Puis de s'y tenir, contrairement aux Français, souvent primesautiers et versatiles. Enfin, il ne faut pas oublier qu'une comparaison des investissements publics au cours des dix dernières années dans les pays de l'OCDE montre que l'Allemagne et l'Autriche figurent parmi les plus mauvais élèves.

Pour revenir à la France et à son budget, pensez-vous que la Commission a eu raison de reporter sa décision au mois de mars ?
C'est une décision que je regrette. Elle s'explique par le fait que la Commission Juncker se mettait en place et n'était sans doute pas en mesure de déclencher un clash majeur avec un pays comme la France. Raison de plus d'être très strict et impitoyable dans trois mois, d'autant plus que la Commission a déjà constaté que la France ne remplissait pas ses engagements et ne faisait pas assez d'économies.

Comment qualifiez vous l'état des relations franco-allemandes ?
En prenant le vocabulaire du quai d'Orsay, je dirais que ces relations sont bonnes mais manquent de substance. Ce qui signifie qu'elles sont mauvaises pour l'Europe. Il faut cependant comprendre deux choses. D'abord que les relations entre les dirigeants de nos deux pays n'ont quasiment jamais été faciles, sauf entre Valery Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt qui partageaient la même philosophie européenne. Mais contrairement à la légende dorée, cela n'a pas été le cas entre Schuman et Adenauer qui se comprenaient très mal, puis entre le général deGaulle et Adenauer. Mitterrand et Kohl ont réussi à nouer une relation extrêmement fructueuse, mais le couple a traversé des périodes très difficiles, notamment après la chute du Mur de Berlin et lors de la Réunification à laquelle Mitterrand a essayé de s'opposer. Même chose entre Chirac et Schroeder, chacun ayant à coeur de faire échouer le sommet présidé par l'autre à Berlin puis à Nice, avant d'arriver à une relation beaucoup plus constructive. La relation Sarkozy-Merkel a été très difficile au début sur le plan personnel, puis finalement très positive. Mitterrand m'avait dit, lorsque j'étais ministre des Affaires européennes : "Nos amis allemands ont une manière très brutale de négocier en mettant immédiatement sur la table les sujets qui fâchent. Il faut faire la même chose pour négocier avec eux. Mais à la fin, quelles que soient nos positions de départ, nous sommes toujours d'accord. Pourquoi ? Car nous savons, les Allemands et nous, que nous portons sur nos épaules la responsabilité de l'Europe, et l'Europe avance." Cela reste complétement vrai aujourd'hui. Le second aspect de la relation franco-allemande, que le président Hollande n'a pas bien compris, c'est que l'on a besoin de ce moteur franco-allemand. En s'opposant à l'Allemagne sur le budget européen, le président Hollande est allé à l'échec,avant d'admettre assez vite qu'il fallait trouver des accords avec Berlin. Mais pour y parvenir, il faut présenter des propositions communes et, pour l'instant, les dirigeants allemands sont un peu seuls. L'impression qui domine en Europe, c'est que dans la cabine de pilotage de l'airbus européen, il n'y a plus que le pilote allemand, le co-pilote français discutant avec les passagers.

Angela Merkel est-elle une vraie Européenne, décidée à assumer cette responsabilité ?
Je le crois. Mais pour des raisons différentes de ses prédécesseurs. D'abord par un phénomène de génération et ensuite parce qu'elle a vécu la première partie de sa vie sous un régime communiste, ce qui lui permet de comprendre beaucoup mieux le destin de l'Europe centrale et orientale. Cette proximité explique le rôle très important qu'elle a joué dans la réconciliation entre l'Allemagne et la Pologne. En même temps, elle n'a pas le même attachement affectif à la relation franco-allemande que ses prédécesseurs qui ont grandi dans le souvenir de la Seconde Guerre mondiale. Chaquefois qu'elle a dû faire des choix, elle a fait les bons choix européens. Si cela n'avait pas été le cas, la zone euro aurait éclaté pendant la crise financière. Il n'était pas facile de faire admettre aux contribuables allemands qu'après avoir payé, pendant vingt ans,un impôt de solidarité pour financer la mise à niveau des Länder de l'Est, il fallait le faire pour sauver la Grèce alors que les Grecs les plus riches étaient dispensés d'impôt. Cependant, une situation dans laquelle un pays quel qu'il soit - aujourd'hui c'est l'Allemagne - joue un rôle trop dominant, cela met tout le monde mal à l'aise, y compris les dirigeants de ce pays. Il faut donc souhaiter que la France reprenne sa place dans le cockpit et que les élites allemandes n'abusent pas de la situation, en prétextant, par exemple, que la constitution allemande ne permet pas certaines avancées. Une constitution, cela se change. 

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