"On a tendance à s'auto-flageller sur la défense de l'Europe"


jeudi 01 dcembre 2016
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Acteur et observateur avisé de l'Europe de la défense, Alexis Vahlas estime que l'Union Européenne n'a pas à rougir de ce qui a été accompli depuis les années 2000. Même s'il reste des chantiers, notamment celui d'une réelle une industrie militaire commune.


© European Parliament
















Quelle est selon vous le meilleur atout de l'Europe de la Défense ?

Si on parle de l'Europe comme acteur militaire sur le plan international, il y en a trois. Il y a tout d'abord une véritable capacité militaire, même si elle est moindre que celle des Etats-Unis. Et surtout, il y a cette stratégie d'approche globale dans la gestion des crises qui consiste à prendre en charge toutes sortes de dimensions de la sécurité. En République Centrafricaine ou dans la mission anti-piraterie sur les côtes somaliennes, l'UE ne fait pas qu'intervenir militairement, elle forme aussi les forces de sécurité locales, fait en sorte que les criminels puissent être jugés sur place et développe des programmes économiques. Enfin, son approche multilatérale, respectueuse de l'ONU et du droit international, fait qu'elle est souvent préférée aux Etats-Unis ou à l'OTAN. Personne ne le voit, mais c'est décisif.

Cet effort sur l'Afrique ne répond-il pas surtout aux intérêts de certains États membres, notamment la France ?
Il faut être lucide. Vu les coûts et les risques que cela représente, personne n'agit sur le plan international s'il n'a pas des intérêts à défendre. Il faut des intérêts économiques ou des intérêts de stabilité parce que nos populations sont présentes. Et effectivement, la France en tant qu'un des leaders de l'action militaire européenne sur le plan international, va privilégier des actions où elle a des intérêts à défendre. Mais sans avoir d'intérêts directs, tous les États aspirent à plus de paix et de stabilité. 

Ce n'est pas un risque de voir quelques Etats puissants confisquer la politique de défense de l'UE ?
Je n'irais pas jusque-là, parce que tous les États de l'UE ont un droit de veto. Les décisions en matière de défense sont prises à l'unanimité. Si les autres États membres ne sont pas intéressés par une opération, ils peuvent laisser l'UE en prendre la responsabilité sans pour autant engager de troupes. Et s'ils considèrent que l'UE ne doit pas perdre de temps et d'énergie dans une opération, ils votent contre et bloquent la décision. Sur ce plan, tous les États membres sont égaux, quelle que soit leur puissance militaire.

Ce qui donne d'ailleurs lieu à quelques blocages, comme sur la Syrie...
On nous reproche de ne pas être intervenus en Syrie, mais on reproche aussi à l'OTAN d'être intervenue en Libye. L'UE n'avait pas le pouvoir de décider d'une intervention en Syrie seule, puisqu'elle n'était pas attaquée. Cela passait par le Conseil de sécurité de l'ONU, et il y a eu le veto russe. Et puis, si intervention il y a, que fait-on si cela aboutit à une situation encore plus anarchique et chaotique comme on le voit aujourd'hui en Libye ?

Si l'Europe est si puissante, pourquoi les États baltes s'entraînent-ils avec l'OTAN pour dissuader la Russie ?
Si vous êtes malade, vous allez prendre le traitement le plus efficace, et vous ne refuserez pas un médicament américain ou japonais sous prétexte qu'il existe un médicament européen. On a une situation préoccupante face à une puissance militaire comme la Russie, et les États concernés, à savoir les États baltes et la Pologne, sont également membres de l'OTAN. Il serait inopportun de choisir l'UE par idéologie et de gaspiller des ressources, alors que l'on peut s'appuyer sur l'OTAN et les États-Unis. 

Ce contexte d'escalade entre l'UE et la Russie, de menace terroriste et de protection des frontières en Méditerranée, est-il propice à plus d'intégration ?
La Russie peut inciter les États baltes et la Pologne à faire un effort de défense plus important. En ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, il est urgent d'utiliser tous les outils disponibles, c'est un vrai moteur. Dernièrement, on a parlé de transformer Europol en une sorte de FBI européen, mais cela impliquerait un transfert de compétences. Pour l'instant, Europol n'est qu'une instance de coopération entre les services de polices des différents pays, et n'a pas le pouvoir d'enquêter ou d'arrêter des suspects. Et il serait paradoxal d'élargir les pouvoirs d'Europol au moment où certains trouvent que l'intégration va trop loin. En revanche, on peut toujours améliorer la coopération entre les Etats membres.                                                                                                                             
Si le Brexit se concrétise, quelles seront les conséquences pour la politique européenne de défense ? 
La défense est un des rares domaines ou le moteur de l'Europe n'est pas franco-allemand mais franco-britannique. La perte de la puissance militaire du Royaume-Uni serait une très mauvaise nouvelle, même si rien ne l'empêchera de se joindre de nouveau à une opération de l'UE en tant qu'État non membre. Maintenant, cela peut aussi avoir des avantages. Le Royaume-Uni a toujours été contre la création d'un état-major européen, considérant qu'il était inutile et coûteux de dupliquer un outil qui existe déjà au sein de l'OTAN. Cette capacité est pour l'instant attribuée à Eurocorps, mais tous les Etats de l'UE n'y participent pas.

Le moteur franco-britannique pourrait-il laisser place encore une fois au couple franco-allemand ?
Bien sûr, même si l'Allemagne est plus précautionneuse du fait de son histoire et de ses mécanismes constitutionnels. On se souvient qu'Angela Merkel avait refusé de soutenir l'intervention militaire de l'OTAN en Libye. Mais l'Allemagne est déjà très influente au sein de l'OTAN et de l'UE, que ce soit par ses moyens économiques ou ses réseaux diplomatiques.

La France, l'Allemagne, la Pologne, l'Angleterre, l'Italie... Cinq armées, cinq fusils d'infanterie différents. Peut-on envisager une industrie de la défense commune ?
Effectivement, il y a un vrai problème de mutualisation dans le domaine de la défense. Les rares projets communs se réalisent avec du retard ou des disfonctionnements, comme l'Airbus A400M. Pourtant, l'UE serait bien plus économe avec un seul char, un seul hélicoptère d'attaque ou un seul chasseur. C'est aussi comme ça que l'on devient plus puissant sur le marché mondial, avec des commandes garanties par les États participants, des facilités à l'exportation et des économies d'échelle. L'agence européenne de défense fait ce qu'elle peut, mais il est difficile de faire s'accorder les grands groupes nationaux sur un projet commun. 

On voit mal la France renoncer au Rafale pour des Eurofighters par exemple...
Oui, et puis le Rafale a le vent en poupe maintenant, et montre qu'il est supérieur aux autres avions. Et pour autant, on ne va pas voir d'autres États s'équiper en Rafales alors qu'ils ont déjà leurs propres chasseurs.

Selon vous, que pourrait faire le couple franco-allemand pour améliorer cette politique de défense ? 
Peut-être contribuer à l'émergence d'une industrie européenne de défense avec des équipements communs, et entretenir un bon dialogue diplomatique pour avoir des positions communes dans les crises internationales qui surviennent.

Et serait-il envisageable de partager le même siège au Conseil de sécurité permanent de l'ONU ?
Franchement non, ce serait très compliqué de s'accorder sur un vote. On risquerait d'avoir beaucoup plus d'abstention ou de blocage. En revanche, la France soutient la position allemande qui serait d'avoir un siège permanent sans droit de veto, au même titre que le Brésil, l'Inde et le Japon.

Même si ce n'est plus d'actualité, que changerait une relance de l'adhésion de la Turquie à l'UE ?
La Turquie a certes un dialogue compliqué avec l'UE, mais elle a déjà participé à des missions européennes, elle en a même parfois été le premier contributeur, comme en Bosnie-Herzégovine. Et pour autant, cela n'engage pas l'UE à s'engager dans une zone de conflit où la Turquie est touchée. Il y a des points d'interrogation, mais tant que la Turquie contribue aussi à l'OTAN, c'est possible.

Est-ce qu'il y a une question qu'on ne vous pose jamais et à laquelle vous aimeriez répondre ?
Quelle est l'autre organisation internationale qui a lancé autant d'opérations militaires que l'UE depuis 13 ans ? La réponse est aucune. On critique beaucoup l'UE, à même titre que l'OTAN ou l'ONU, mais l'UE est l'instance qui a mené le plus d'opérations, et elles ont globalement fonctionné. On a une tendance à s'auto-flageller et à vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain en critiquant la politique de sécurité et de défense commune dans son ensemble, c'est une erreur.


Biographie : 
Alexis Vahlas a été durant de nombreuses années conseiller politique au sein de l'OTAN, où il était spécialiste des Balkans et de l'Europe orientale. Il a également participé à de nombreuses missions d'enseignement pour le Conseil de l'Europe, l'OSCE, le ministère des Affaires étrangères et diverses universités en Europe et dans le monde. Juriste de formation, il est aujourd'hui directeur de recherches à l'ENA et directeur du master Sécurité extérieure et sécurité intérieure de l'Union Européenne à l'IEP de Strasbourg.
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